• Pauvre Rutebeuf

    L'Infortuné



    Ne convient pas que vous raconte
    Comment je me suis mis à honte
    En quel manière


    Vous qui rime me demandez
    Comment je me suis amendé
    De prendre femme


    Trop tard je m'en suis aperçu
    Quand je suis dans le piège chu
    C'est mon dommage


    Qui jamais n'eut moins d'avoir
    Mon hôte veut l'argent avoir
     De mon hosté


    J'en ai presque tout ôté
    Avoir me sont nus les côtés
     Contre l'hiver


    Le mal ne saurait seul venir
    Tout ce qui me devait venir
     M'est advenu


    Que sont mes amis devenus
    Eux que j'avais de si près tenu
     Et tant aimés


    Ils ont été trop clairsemés
    Je crois le vent les a ôtés
     L'amour est morte


    Ce sont amis que vent emporte
    Et il ventait devant ma porte
     Les emporta


    Si le ciel point n'a de colère
    Je crois que Dieu le débonnaire
     M'aime de loin


    Bien l'ai prouvé en ce besoin
    Suis où le maillet met le coing
     Dieu l'y a mis


    Même le sot de sot me clame
    Or pour filer s'il me faut trame
     Moult ai à faire


    Je ne suis pas ouvrier des mains
    L'espérance de l'endemain
     Ce sont mes fêtes


    Si je m'émeus je n'en puis mais
    Ne voit venir avril ni mai
     Voici la glace


    Contre le temps l'arbre s'effeuille
    Qui ne maintient en branche feuille
     Tombée à terre


    Et la pauvreté qui m'atterre
    De tout côté me fait la guerre
    En cet hiver


    Pauvre sens et pauvre mémoire
    M'a Dieu donné le roi de gloire
     Et pauvre rente


    Et droit au cul quand bise vente
    Le vent me vient, le vent m'évente
     C'est trop souvent


    Qu'en bonne santé Dieu me garde
    Qui nous ôte peines et charges
    Et sauve l'âme


    Me revoilà sur le chantier
    Et j'en ai le corps fatigué
     Jusqu'à gémir


    Nul oncques me conforta
    Ni du sien rien ne m'apporta
     Ici j'apprends


    Qui a un rien pour lui le garde
    Et qui trop a se met en garde
     D'avoir trop mis


    De son avoir pour faire amis
    Et n'en trouve un ni la demi
     Qui le secoure


    Laisserai fortune à son cours
    À moi seul ferai recours
     Si je le puis



    D'après Rutebeuf, Léo & LeNomdelaRose



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